Que ceux qui connaissent bien ces sujets me pardonnent et en profitent pour corriger mes approximations.

Le service public, une chouette idée

France Télévision a donc lancé un service de télévision de rattrapage (ou replay tv en anglais) permettant de revoir une émission à tout moment pendant une semaine après sa diffusion. L'idée est bonne, tellement bonne en fait que M6 et Arte le font déjà depuis un certain temps (et avec un certain succès) avec les services M6 Replay et Arte+7.

En tant qu'entreprise du service public, et à ce titre financée (entre autres) par nos impôts — la fameuse redevance que l'on parle d'étendre aux ordinateurs à cause justement de… la télévision de rattrapage —, France Télévision a une obligation de rendre son service accessible à tous les citoyens[1], tous les citoyens (ou presque) payant l'impôt la subventionnant.

Jusque là, rien d'anormal. De la même façon, les administrations publiques doivent s'assurer d'être accessibles à tous les citoyens, peu importe leur condition physique : handicap moteur, cécité, surdité, etc.
Comment ça tous les Pôles Emploi ne sont pas accessibles en fauteuil roulant ?
Que vous êtes pinailleurs !

Bref, si cette obligation d'accessibilité existe, elle n'ouvre pas pour autant la voie à n'importe quoi. Si vous aimez regarder la télé en faisant le poirier, France 5 n'a pas pour autant obligation de vous proposer une chaîne supplémentaire « France 5 tête en bas » pour que vous puissiez vous adonner à votre passion zen acrobatique en toute facilité.
De même, vous ne pouvez estimer être en droit de recevoir la radio sans posséder un poste de radio, simplement par votre puissance mentale et psychique.
Légitimement, il vous faut un poste de radio ou un téléviseur pour accéder aux émissions de radio ou de télévision.[2] Mais on ne peut par ailleurs vous interdire l'écoute de France Inter parce que vous avez acheté une radio Akai plutôt qu'une radio Thomson en vous lançant un « Fallait acheter français mon vieux ! ».

Ce qui nous ramène à notre Pluzz, télévision de rattrapage de service public accessible uniquement à certains systèmes, et non à d'autres.
Raisonablement, comme nous le disions à l'instant, il faut un certain équipement pour pouvoir accéder au site web Pluzz : une connexion à Internet par un FAI, un ordinateur avec un accès réseau (filaire ou sans fil) et un ensemble logiciel capable de comprendre et de restituer le site web en question (concrètement, un système d'exploitation pour faire tourner l'ordinateur, et un navigateur web pour accéder au site), mais aussi un écran, des enceintes, un clavier et une souris.[3]
Mais Pluzz va plus loin, en vous précisant quel système d'exploitation et quel navigateur vous devez utiliser (On ne nous précise quand même pas quelle marque d'ordinateur est obligatoire, mais on nous indique quelle marque est compatible, en nous indiquant que Mac OS X est compatible, système qui ne peut tourner que sur les ordinateurs vendus par Apple).

« Mais, ces recommandations ne sont-elles pas simplement là car tous les navigateurs et tous les systèmes ne sont pas au niveau ? » me demanderez-vous, lectrice avertie et attentive que vous êtes.
Et toi là-bas dans le fond de rajouter « Et de toute façon, on ne peut pas gérer tous les systèmes, donc il faut bien en choisir, et autant choisir les plus répandus. ».
Un dernier de conclure : « Finalement, ce que tu veux c'est que ton obscur système que personne n'utilise[4] soit géré, c'est un peu comme demander “Pluzz tête en bas” finalement ! »

Les standards, une bien belle invention

Oui mais… Tous les postes de radio de toutes les différentes marques sont gérées par Radio France, sans discrimination. Comment est-ce possible ?
Et certes, tous les systèmes et tous les navigateurs ne sont pas au même niveau technique[5], mais est-ce vraiment le problème ?
Il y a en fait une solution à ces deux questions.

Utiliser un standard.

Toutes les radios marchent car elles sont faites pour s'adapter à un même standard, la FM. À partir de là, tant que le constructeur de la radio fabrique celle-ci de telle sorte à ce qu'elle fonctionne avec la FM, elle fonctionnera avec toute station qui émettra en FM.

En l'informatique, la même chose est possible.

Les sites web utilisent plusieurs standards pour s'assurer d'être lisibles sur tous les systèmes et tous les navigateurs, tant que ceux-ci se conforment au standards.
N'avez vous jamais remarqué qu'il n'y a pas un Internet pour Mac, un pour Windows, un pour FreeBSD et un pour Ubuntu, ni un pour Apple[6], un pour Dell, un pour IBM et un pour Acer, mais un seul et unique Internet, reposant sur des standards communs ?
De la même façon en fin de compte qu'il n'y a qu'une seule télé en France, avec plusieurs chaînes.[7]

Pour pouvoir être accessible quelle que soit la plateforme utilisée, on dit qu'un site web doit être interopérable, c'est à dire accessible et lisible sur toute plateforme respectant des standards définis.

Ce que Pluzz a fait, c'est choisir pour diffuser les émissions de France Télévision une solution qui n'est pas interopérable, et qui n'est pas basée sur des standards ouverts.

Il importe ici de faire une petite précision. Un standard doit être libre et ouvert pour garantir l'interopérabilité. Si je crée mon standard dans mon coin et le garde secret (je pense à toi .doc de Microsoft), il va être très difficile pour les autres acteurs de faire quelque chose de « standard » et de compatible. À l'inverse, la FM est un standard connu, ouvert, libre et documenté : nous pouvons fabriquer une radio et la rendre compatible FM sans payer qui que ce soit pour utiliser le standard ou pour avoir accès aux documents définissant le standard.

Interopérabilité

Les standards du web sont ouverts et libres, et garantissent ainsi l'interopérabilité : tout le monde peut créer un logiciel respectant ces standards, et donc pleinement compatible avec les sites respectant ces même standards.

Dans le cas de Pluzz, au lieu d'opter pour une solution interopérable, utilisant des standards libres et ouverts, France Télévision a opté[8] pour une solution non standard (Microsoft Silverlight) qui appartient à un acteur privé, Microsoft. De ce fait, seuls les systèmes avec lesquels Microsoft à décidé de rendre son logiciel compatible sont utilisables avec le site Pluzz.

Ceci nous mène à une situation où un service public, utilisant une technologie privée, ne se rend compatible qu'avec les plateformes choisie par l'acteur privé en question.
C'est l'équivalent informatique d'une situation où Radio France diffuserait ses radios via un émetteur fabriqué par Thomson, et de par les choix de Thomson, ne serait compatible qu'avec les postes de radio Thomson et Philips, tous les autres étant priés d'aller s'acheter un poste d'une des deux marques. Dans notre cas précis, on ne vous demande pas d'acheter une marque d'ordinateur précise, mais un système d'exploitation (le logiciel qui fait tourner l'ordinateur) d'une marque précise, Microsoft ou Apple.[9]

Et c'est là où ça devient vraiment cocasse.

Les systèmes d'exploitation compatibles avec cette offre de service public sont tous deux propriétaires et payants, et ce alors que d'autres systèmes d'exploitations libres et gratuit (et d'aussi bonne qualité) sont disponibles.
Alors que les citoyens pourraient utiliser un système libre et gratuit pour accéder à un site de service public, on les contraint à utiliser un système privé et payant, parce que.[10]

Des standards libres et ouverts pouvant garantir une diffusion interopérable sur toutes les plateformes respectant ces standards, il en existe.[11] Ils permettraient à tous les systèmes, libres ou propriétaires, payants ou gratuits, d'accéder à Pluzz, à la seule condition de respecter ces standards.
Surtout, ils offriraient au citoyen le choix de sa plateforme.

Car c'est là l'importance majeure de l'interopérabilité, le choix.

Si vous voulez utiliser Ubuntu ou Fedora, vous pouvez. Si vous voulez utiliser Windows, vous pouvez. Si vous voulez utiliser OS X, vous pouvez. Si vous voulez utiliser Super Martine OS de votre création, vous pouvez, tant que Super Martine OS respecte les standards.

Mais en utilisant un standard fermé et privé, on renforce la position d'un acteur déjà dominant en lui donnant un contrôle sur un service public, et lui permettant une fois de plus de jouer sur le côté « Vous voyez, ça marche mieux sur mon système, alors n'allez surtout pas essayer un autre système. ».
On imaginera de plus sans difficulté qu'un acteur comme Microsoft n'a aucune envie de rendre sa technologie Silverlight compatible avec ses concurrents, afin de garder un avantage concurrentiel.
C'est en soit compréhensible, telles sont les règles du marché. Là où c'est plus choquant, c'est qu'une entreprise publique à vocation de service public s'en fasse l'outil et nuise à la liberté de choix de ses concitoyens.

On fait quoi du coup ?

En conclusion, on pourrait se demander si la question d'interopérabilité n'est pas un domaine qui devrait être suivi de plus près par le législateur. Sans pour autant réglementer et légiférer sur le sujet (quoique…), il serait bon que les entreprises publiques prennent conscience de leur devoir d'interopérabilité comme moyen d'assurer leur mission de service public.

Et que les consommateurs et citoyens se rendent compte que l'absence d'interopérabilité leur nuit en les rendant dépendant d'un acteur ou d'un autre, au lieu de leur offrir la possibilité de passer d'un acteur à l'autre en fonction des avantages des uns et des autres.

NB : Merci à ®om d'avoir fait part de cette situation sur identi.ca, son statut est à l'origine de ce billet. Vous trouverez sur son blog une bidouille pour contourner sous Ubuntu les problèmes mis en place par France Télévision avec Pluzz.

Notes

[1] Je n'utiliserai pas le terme « service universel » car il a un sens un peu différent, mais c'est l'idée.

[2] Et à fin 2011, avec le changement de « format », de l'analogique au numérique, il vous faudra un téléviseur compatible pour pouvoir regarder les émissions. À ce titre on notera avec intérêt que l'État français a mis en œuvre tout un plan pour aider la population à « passer au numérique ».

[3] Ou juste un clavier pour les plus hardcore d'entre vous, d'accord.

[4] Hé, ma maman l'utilise, respecte un peu tes aînées !

[5] Le plus répandu *tousse* n'étant d'ailleurs *tousse* pas le meilleur.

[6] Même si Apple aimerait bien proposer un Internet en mode jardin privé, et l'iPad est une approche en ce sens. Voir cet article.

[7] En ce sens, la télévision est donc moins standard qu'Internet, car le standard utilisé pour la télévision change selon les pays/continent, alors qu'Internet utilise des standards à l'échelle planétaire.

[8] Probablement pas par méchanceté d'ailleurs. Je ne serais pas surpris que France Télévision ait fait appel à une boîte de conseil extérieure qui lui a recommandé l'utilisation de Silverlight peu ou prou en ces termes « si si tu vas voir très bon pour toi ça bwana », laquelle boîte de conseil a ou n'a pas d'intérêts directs dans l'utilisation d'une solution Microsoft, soit par arrangement financier, soit simplement parce que nobody ever got fired for choosing Microsoft.

[9] Et ne vous leurrez pas, ces systèmes ne sont jamais gratuits, le plus souvent, sans que vous ne vous en rendiez compte, leur prix est intégré au prix de l'ordinateur que vous achetez (que vous vouliez le logiciel ou non, d'ailleurs).

[10] Certains me feront remarquer que « La majorité des gens ont Windows. » et que c'est une raison suffisante. Si vous ne voyez pas le problème au-delà de cet argument, recommencez la lecture de l'article en haut de la page, en commençant par la définition de service public. La majorité des gens sont valides, ça empêche de rendre les bus accessibles à tous et à toutes ?

[11] Ils sont même libres de royalties, et pourraient donc permettre une économie à France Télévision, en évitant de devoir payer un acteur privé pour utiliser sa technologie privée.