Leur logique voudrait que l'association de la mort non-humaine avec une femme humaine enceinte soit une métaphore de la mort que représente l'avortement, dans le but d'associer une image de massacre à l'avortement, dans la plus pure tradition pro-life.

Bon alors évidemment, arrivé à ce niveau-là on peut se demander de quel endroit mystérieux on amène l'avortement dans l'équation ?

J'ai bien peur qu'Osez le féminisme soit si impliquée pour les droits des femmes (combat noble s'il en est auquel je souscris entièrement) qu'elle n'en voit des attaques aux femmes partout, y compris là où elle n'ont pas lieu d'être. L'association parle d'Une association d’images scandaleuse proche de celles des organisations anti-avortement : à force d'être au contact de ces campagnes de la part de réactionnaires divers et variés, je comprends qu'on puisse les voir un peu partout.

Plus gênant à mon sens, Osez le féminisme nous explique que Quelle que soit l’opinion de chacun sur la pratique du « Grind » en Mer du Nord (…), il faut s'opposer à cette campagne, comme si le thème de ladite campagne était sans importance.

Je comprends qu'on ait des combats prioritaires, des questions qui nous touchent plus que d'autres.
Nous en avons tous, moi le premier.

Mais je trouve déprimant qu'Osez le féminisme, qui lance toute une campagne sur cette page de pub, n'en profite pas pour au moins dénoncer le massacre d'êtres vivants conscients.
Non, chacun à le droit à son avis ma bonne dame. Ah par contre, chacun n'a pas le droit à son avis pour ce qui est de l'avortement, c'est maaaaal d'être contre, c'est être contre les femmes. Mais le massacre de dauphins, bof, c'est un sujet sur lequel une bonne grosse neutralité est la meilleure solution.

On a évidemment droit d'avoir son avis sur les deux sujets. Mais si on est contre la souffrance imposée au femmes, pourquoi ne pas en profiter pour s'opposer à de la souffrance imposée sans aucune raison à d'autres êtres vivants, qui sont de plus assez proches de nous.[1]

Le fond du problème ici, c'est que la réaction d'Osez le féminisme, rendue tellement plus visible par leur militantisme pour une cause particulière, met en évidence un fossé entre le grand public et les « défenseurs des animaux » au sens assez large. Si on fait un parallèle entre le massacre de dauphins et la vie humaine, une partie des gens y voit une attaque sur l'humanité là où Sea Shepherd, je pense, veut faire un parallèle entre la vie animale non-humaine et la vie animale humaine[2]

En bref, l'attaque d'Osez le féminisme est un révélateur de l’anthropocentrisme ambiant.

Dauphins morts + femme enceinte = problème humain.

Non, dauphins morts + femme enceinte = problème pour les dauphins, avec lequel nous pouvons (devons ?) faire preuve d'empathie, leur amour pour leurs rejetons étant très similaire au notre.

C'est aussi un révélateur du spécisme dans lequel nous vivons. Plutôt que de voir un parallèle entre la vie humaine et la vie cétacée, que l'on essaye ici de mettre en parallèle avec la femelle dauphin et son petit et le ventre humain et le futur enfant qu'on y devine, on voit l'animal non-humain et sa mort comme une façon d'atteindre un problème en rapport avec la vie humaine.

Enfin, les critiques sur les connexions avec l'extrême-droite de Brigitte Bardot (qui si elles sont vraies ne sont pas exactement pour m'enthousiasmer, mais passons) ont tout du procès d'intention. Il se peut tout à fait qu'elles soient vraies, mais la campagne en elle-même venant de la Sea Shepherd Conservation Society, pas spécialement réputée pour être d'un bord politique quelconque car étant un organisme de conservation, elles sont sans intérêt. À la limite, je peux admettre que le mot vie en rouge en haut de l'affiche soit plus choquant, mais encore une fois, c'est une perspective anthropocentrique et spéciste qui mène à le voir comme une attaque sur l'humain (et le droit à l'avortement) plutôt que comme une défense de la vie des dauphins.

Un dernier point, je ne suis pas spécialement au fait des opinions de Brigitte Bardot. Il est tout à fait possible qu'elle soit en effet contre l'avortement (il me semble qu'elle a dit des choses en ce sens d'ailleurs).
Ceci peut donc largement jouer sur l'appréciation que font certains et certaines sur ses campagnes.

Et on peut à la limite reprocher à Sea Shepherd de s'être associée à elle pour cette campagne sans vérifier.

Néanmoins, je pense que la critique principale que j'ai développée ici, à savoir le fait de passer à côté de l'enjeu réel pour les dauphins de la campagne pour n'y voir en creux qu'une campagne sur un sujet humain, reste valable.

Notes

[1] Non pas que le critère de proximité soit un critère suffisant ou acceptable pour défendre ou non des êtres vivants, entendons-nous bien.

[2] Note pour celles et ceux qui ne comprendraient pas ces termes (un peu connotés certes), ce qui nous différencie des autres animaux est notre humanité, pas notre non-animalité. Nous sommes des animaux, opposer animal à humain est donc un non sens.